Problématique
La question principale que nous souhaitons poser aujourd'hui porte sur la manière dont les Fédérations d'Education Populaire tentent d'impliquer le citoyen. Autrement posée, la question est « comment se traduit, dans les faits, sur leurs sites Internet, la capacité donnée au citoyen, d'interagir ? » ou encore « Comment ce citoyen est-il rendu "acteur" par le biais des sites Internet institutionnels des associations d'éducation populaire agréées nationalement ? ». L'hypothèse que nous formulons est que les incitations à s'engager reste encore timides et que les dispositifs permettant à l'internaute de s'impliquer, d'agir concrètement, ne sont pas mis en œuvre systématiquement.
Nécessité de préciser ce que l'on entend par Éducation Populaire
Avant d'engager notre démarche de recherche, il convient de définir ce courant de pensée qu'est l’Éducation Populaire ; d'autant que le constat est régulièrement posé d'une difficulté à définir précisément le concept. Nathalie Boucher-Petrovic[1] évoque la difficulté en ces termes :
Ainsi, définir l'éducation populaire n'est pas aisé, au vu des différents héritages qu’elle
invoque, des évolutions voire transformations dont elle a pu faire l'objet, au vu également, des
conflits internes entre grandes fédérations et jeunes associations se réclamant de l'éducation
populaire, ou encore des nouveaux mouvements qui ne s’en réclament pas explicitement mais
que l’on peut rapprocher d’un projet d’éducation populaire.
Aussi, nous adopterons la synthèse qu'elle propose en page 159 du même document en s'appuyant sur les auteurs ayant contribué à préciser la définition :
L’éducation populaire se définit dans la littérature militante, en référence à :
- des finalités telles que l’émancipation (sociale, culturelle et politique) du peuple, la
formation critique des citoyens, la lutte contre les inégalités culturelles, la démocratisation
de la culture et des savoirs,
- une démarche « un travail de la culture dans la transformation sociale » (Lepage, 2001,
p.1), « un travail consistant à interroger les représentations » (Lepage, 2001, p.40), « un
travail rigoureux de transformation de l'expérience quotidienne du monde populaire en
savoir stratégique et en action collective, c'est-à-dire en travail d'engagement civique »
(Carton, 1999b, p.159), une démarche de « conscientisation » (Freire222, 1974),
- la dimension culturelle de la production de l’action collective (Carton, 1995, p.6),
- un droit à l’intelligence politique (Douard, 2000),
- une idéologie, un état d’esprit militant (Poujol, 1995),
- une pratique sociale, un champ de pratiques, des méthodes,
- un champ d'affirmation de valeurs (Tétard, 2000)
C'est la notion de transformation par la capacité à agir que nous allons essayer de regarder au travers des premières pages des sites Internet des Fédérations nationales d’Éducation Populaire. Même si cette implication de l'internaute est ténue, on considère que c'est un signe, une intention. L'idée est donc bien de regarder dans les faits, à travers cette page choisie, si le citoyen est invité à agir c'est-à-dire à rentrer des informations, cliquer sur telle ou telle lien bref, s'il est encouragé à ne pas être passif, simple lecteur devant la page affichée.
L'hypothèse que nous formulons
La première page des sites Internet des Fédérations d’Éducation Populaires seraient encore très "descendante" dans leur forme et dans la manière d'apporter des informations sans laisser de capacités à l'internaute d'interagir. La logique de "vitrine" propre au Web dans ses premières années d'existence serait encore très prégnante.
Même si on conçoit que la nécessité de présenter l'institution reste nécessaire et incontournable pour que l'internaute appréhende l'institution, quels seraient les signes et les tendances qui invitent à l'implication, la participation sur Internet ? Comment est pensée la première page pour éviter que l'internaute reste passif à lire de l'information venant "du haut" ?
Méthode choisie pour approcher cette préoccupation de l'implication
Pour appréhender la manière dont est pris en compte celle volonté d'impliquer le citoyen, 12 sites institutionnels d'associations d’Éducation Populaire ont été choisis parmi la liste des associations disponibles sur le site du Ministère de la Jeunesse et de l'Education Populaire.
Le cadre que je me suis fixé pour l'observation a été délimité de la manière suivante :
- Chaque première page de site ne pouvait être observée que pendant trois minutes. Un chronomètre décomptait le temps à partir du moment où la 1ère page considérée apparaissait.
Trois arguments justifient ce choix. Il s'agissait dans une premier temps de mettre sur le même pied d'égalité chaque site. Dans un second temps, c'était aussi une manière de révéler les sites denses qui empêchent parfois de trouver une information potentiellement présente.
- Trois autres sites ont été consultés avant le panel des 12 retenus pour essayer de voir si les critères d'observation étaient cohérents. On reconnaît un biais avec cette méthode (ces trois sites peuvent orienter vraisemblablement les critères) mais il nous a semblé plus important de cerner ces grands items avec ce risque plutôt que d'être confronté au besoin d'affiner et de changer les critères au fil des observations des 12 sites retenus.
- En ce qui concerne le choix des 12 sites d'associations, l'objectif a été de choisir des thématiques différentes. Un des critères de sélection était aussi le fait que je ne m'étais pas rendu de manière récente sur les sites en question.
- Toutes les pages ont été consultées le mercredi 28 novembre 2012
Résultats et éléments de conclusions
Résultats bruts à titre indicatif
Les données brutes rassemblées dans un tableau sont disponibles en appelant le pdf. Synthèse brute des prises de note
Analyse des données collectées
- On notera tout d'abord la pertinence toute relative d'avoir choisi de repérer les occurrences contenant "impli" (implication, s'impliquer). Le terme n'est jamais apparu ; on écartera donc par précaution cette colonne. De même, la colonne concernant le repère du terme "devenir" sera écartée ; une unique mention ayant été relevée.
- La première analyse que l'on peut produire est de constater que sur les douze associations, toutes ont un site Internet. même si on ne peut évidemment pas généraliser à l'ensemble des associations d’Éducation Populaire, c'est un signal important témoignant de la prise en compte et de l'importance des associations à être visible sur Internet. C'est une manière, pour les associations d'interpréter, à leur manière, l'axiome de Paul Watzlawick "On ne peut pas ne pas communiquer" [2] mais c'est surtout la traduction d'une poids social qui condamne une association désormais, à exister sur le Web.
- La moitié des sites proposent des fenêtres pour interagir (s'inscrire pour recevoir la newsletter, s'identifier ou s'inscrire, etc...) : cette approche permet au visiteur d'agir, d'aller plus loin qu'une simple lecture de page si l'objet de l'association l'intéresse.
- Le vocabulaire est jugé incitatif, engageant, pour 24 mentions au total (colonne E) sur l'ensemble des sites mais avec une répartition inégale puisque certaines pages ne rendent pas apparent, en première approche durant les 3 minutes, ces termes.
- En ce qui concerne les offres à s'inscrire au flux RSS (recevoir les mises à jour d'informations de manière automatique), 5 sites le propose. Il faudrait prendre le temps de mettre en rapport de manière plus avancée l'item « réseau social » ; en effet, le flux RSS peut potentiellement être perçu comme un technologie déjà ancienne, remplacée par des outils plus simples d'accès désormais.
- En ce qui concerne les offres à rejoindre un « réseau social », 8 mentions sont relevées. Il serait opportun de poursuivre et de préciser cette aspect des choses : par exemple par une enquête avec des acteurs de ces associations pour mesurer la manière dont ils appréhendent la complémentarité de ces réseaux sociaux à leur site institutionnel traditionnel. De nombreux éléments de réponses que l'on ne peut détailler ici sont apportés dans le mémoire rédigé par Jean-Luc Gadioux [3]
Conclusion
De fait, étant donné le temps et le terrain restreints par l'exercice, il serait tout à fait imprudent que de vouloir tirer des généralisations de cette très courte et très modeste étude. L'étape suivante, serait de visiter l'ensemble des pages des sites considérés et de repérer les pratiques et les outils mis en place pour tenter d'impliquer la personne qui visite le site Internet :
- y-a-t-il un forum ? est-il animé ? Qui contribue ?
- y-a-t-il un Wiki ?
- Quels sont les autres outils utilisés en dehors du site pour faire collaborer et faire contribuer les visiteurs ou bénévoles ?
- Avec quelle(s) licence(s) les contenus sont-ils publiés ? Est-il par exemple possible de reprendre les contenus sans avoir besoin de l'autorisation explicite de l'auteur ?
- Les réseaux sociaux sont-ils perçus comme des outils répondant à ce besoin d'impliquer ?
- etc.
Pour les associations d’Éducation Populaire, il est important de sortir des simples communautés virtuelles lorsqu'elles existent comme définies par Howard Reingold [4] des personnes qui
« font appels à des mots inscrits sur les écrans pour échanger des plaisanteries ; débattre ; participer à des digressions philosophiques ; faire des affaires ; échanger des informations ; se soutenir moralement ; faire ensemble des projets ... ; tomber amoureux ou flirter ; se faire des ami(e)s ; les perdre ; jouer .... Les membres des communautés virtuelles font sur le réseau tout ce qu'on fait en "vrai" ; il y a juste le corps physique qu'on laisse derrière soi »
Elle doivent poursuivre leurs actions pour passer aux communautés virtuelles agissant sur le réel ; en ce sens Hugues Bazin [5](Bazin, 2007, p.49) perçoit
«un renouveau de l’engagement militant, des nouvelles formes créatives d’innovations sociale et artistique à travers l’émergence d’une génération d’associations, plus sous la forme de réseaux que de fédérations. »
Enfin par rapport à l'hypothèse initial, même sur l'échantillon choisi, on constate des pratiques différentes pour des valeurs partagées au sein de l’Éducation Populaire : même si des associations permettent à l'internaute d'interagir, d'autres n'ont pas encore intégré ces outils dans leurs logiques d'action.